Lockdown – Dimanche 15 mars 2020

Il convient de commencer ce texte en indiquant qu’il semblait de prime abord facile pour l’autrice d’entreprendre la rédaction des événements ayant marqués ces dernières semaines et plus particulièrement ces derniers jours ; Chroniquer le carnage dans lequel l’espèce humaine évoluait les yeux bandés avant même l’arrivée de la pandémie qui la frappe désormais de plein fouet, narrer le quotidien de ses contemporain.e.s cédant parfois à la panique, ignorant souvent les consignes qui leur furent données afin de garder l’illusion d’une once de liberté.


Il convient de préciser que l’autrice de ces lignes, malgré les multiples préoccupations qui depuis longtemps l’habitent à propos des plaies du monde dedans lequel nous tentons de respirer, a elle aussi cédé aux tentations de l’alcool et du charnel sans lendemain pour s’évader au crépuscule.


Il convient enfin de se faire à l’idée que l’exercice auquel je souhaite m’adonner maintenant n’a rien d’évident et que le confinement général de la population en cette heure de crise me gardera peut-être indemne d’un virus, mais creusera d’avantage le cruel sentiment de solitude qui tiraille mes entrailles la plupart du temps.


Commençons.

15 mars 2020

Depuis le départ de mon ami ce matin vers huit heures et demie, me voilà désormais seule sous les toits de cet appartement, le soleil fend la pièce d’un faisceau de lumière qui s’égare entre les quelques vêtements suspendus au milieu du salon. J’ai toujours apprécié l’allure de campement qu’octroient à mon logement les haillons accrochés à cet étendoir de fortune, comme quelques voyages tendus contre l’horizon dessiné par ce fil de nylon. Ces bouts de tissus sont sales pourtant, je ne les ai simplement guère décrochés pour donner un semblant de vie au sein d’un lieu silencieux de tout souffle, de tout balbutiement, de tout orgasme.


Il est dix-sept heures et trente et une minute maintenant, le confinement presque forcé à mon logement n’a que peu changé mes habitudes aujourd’hui. La fin d’après-midi arrive doucement et je suis assise sur le lit, pianotant sur les touches du clavier d’un ordinateur à l’écran tout aussi sale que mes velux, la différence étant qu’il m’est en ce moment possible de voir plus d’activité à travers la fenêtre d’un navigateur internet qu’à travers celles de verres manufacturées. Des nuages s’aventurent à travers le ciel, peut-être, ont-ils l’air plus vivaces que les avatars probablement avachis avec lesquels je discute par le biais de messageries instantanées ?


Excepté deux tranches de pain tartinées de margarine et d’une tisane improvisée, je n’ai rien avalé aujourd’hui hormis la fumée de nombreuses cigarettes. Je prévois peut-être de concocter une soupe de chou-fleur pour ce soir. Il me faudra certainement faire quelques courses demain, les légumes viennent à manquer à mon garde-manger et j’ignore combien de temps, je saurais me contenter uniquement de céréales et de légumineuses. J’ignore pour l’instant si à Angers les gens sont aussi fous qu’ailleurs dans le monde et ont déjà dévalisés l’ensemble des rayons des supermarchés. Je le constaterais demain, je suppose, ou après demain. J’envie les personnes qui ne sont pas seules chez elles. À défaut de compagnie, des photos sur les murs me rappellent qu’un jour, je ne fus pas aussi seule que je le fus avant et avant cela jadis. Suis-je toujours aussi seule maintenant ? Mes ami.e.s vivent sur les murs.


Il est vingt-deux heures trente-huit, à cette heure, je serais probablement joyeusement en train de siroter ma quatrième pinte de bière si les bars étaient encore ouverts. Le confinement à cela de bon qu’il réduira de manière gargantuesque ma dipsomanie, un mal pour un bien en somme. Je n’ai jamais su si ma consommation d’alcool était alarmante ou non, si au cours des jours prochains, je développe un Delirum Tremens, j’aurais la réponse. Les premiers mots sortis de ma bouche cet après-midi furent adressé à Léo. Nous questionnâmes tout.e.s deux les conséquences de l’enfermement sur nos libidos respectives. Heureusement, Jacquie et Michel mettent tout en œuvre pour distraire le peuple français. Je suis bien heureuse d’avoir deux mains, je suppose.


Je concentre mes efforts dans la rédaction de ces lignes après avoir englouti deux bols de soupe ; je l’ai faite finalement. J’aurais pu dresser quelques couverts supplémentaires afin de me soustraire à l’isolement, créer l’illusion d’un immense banquet au cœur des vingt-cinq mètres carrés que je loue. Nous aurions été à l’étroit, mais peut-être aurions-nous tracés quelques comissures croissant de lune à nos lèvres ? Je ne sais guère si les étoiles bordent mon lit ce soir, l’ai-je tout simplement su ces dernières semaines d’ailleurs ? Les virus ressemblent à des astéroïdes, ils se répandent à travers toute l’Europe à l’heure actuelle, dessinant de leurs voiles une voie lactée gangrénée d’exhalaisons de mort.

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2 commentaires sur “Lockdown – Dimanche 15 mars 2020

  1. C’est très beau et bon de te lire. Je ne mesure pas encore tellement la gravité de la situation. Il y a quelque chose dans le ton que tu as utilisé que je trouve à la fois grave et amusé, ironique, cynique peut-être.
    Prends soin de toi.

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    1. Merci beaucoup pour ton retour !
      J’ai pris conscience de la situation il y a quelques jours, jeudi je crois. Je suis passée de l’ironie à la résignation. Je tente de m’y faire je suppose. Je garde le sourire tout de même, puis ce projet de chronique m’occupe pas mal, je publie la suite ce soir 🙂
      Prends soin de toi également.

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