Lockdown – Lundi 16 mars 2020

J’ai dormi quatre heures environ. À défaut de voyages en contrées ibériques ou en paysages houblonnés, la faille de l’invocateur est une terre accueillante pour les insomniaques confiné.e.s, et je suis convaincue que les landes d’Azeroth sont tout aussi charmantes à arpenter. Le soleil s’est éclipsé lui aussi et les tours de la cathédrale découpent le linceul des cimes.


Je suis sortie de chez moi cet après-midi dans le but d’effectuer quelques courses. Les rues sont vides comme un dimanche. Les rares attroupements ont lieu devant le Monoprix de la place de la république, là-bas, une cinquantaine de mètres sépare le dernier consommateur de la file d’attente à l’entrée du magasin. Je ferais mes courses ailleurs, plus tard. Place Romain, un jeune homme jouait de la guitare et chantait à tue-tête. Puisque les voitures ne vrombissent plus, sa voix résonnait au loin. Puisqu’un virus nous cloisonne, son public était absent.


Plutôt que de me procurer de la nourriture, j’ai acheté deux paquets de tabac. Si la solitude ne m’étreint pas assez fort pour m’étrangler et si le covid-19 ne ravage pas mon système immunitaire, la fumée s’en chargera et dans ses volutes, je dessinerais les contours de mon ennui. J’ai la lassitude anthracite.


 » Le printemps est annulé «  écrivait hier Léo, je crois qu’il a bel et bien raison. Rue Saint Laud, les arbres qui s’étaient parés de corolles blanches abandonnent leurs fleurs en écume boueuse sur le sol, mais personne n’entend le bruit des vagues s’écraser sur le bitume. La mer est trop loin, ma mère aussi.

Koh-Chang, 2019 ; pics by Stiky.


Quand je sommeille, je songe aux amant.e.s disparu.e.s, celleux qui ont cessé.e.s d’emplir ma bouche, celleux qui ne transpirent plus dans mes bras. Celleux dont le silence s’est abattu aussi soudainement que la pandémie qui ravage le monde. Je croyais avoir exilé leurs souvenirs dans un Atlantide inconnu à ma mémoire, mais c’était me leurrer que de les avoir espérés engloutis. Je m’étais habituée à leur absence, mais désormais ielles hantent mes draps vides. Est-ce le confinement qui interpelle ces spectres ?


Le gouvernement a décidé de mettre en place des mesures plus radicales désormais concernant la mise en quarantaine de la France. Je suis heureuse d’avoir déjà conditionné mon esprit à l’idée de ne plus voir, quiconque m’est cher, pour une période indéterminée. Les méfaits de l’isolement commencent déjà à engourdir mon encéphale défectueux et la dysphorie frappe à la porte de mon appartement. Les consignes nous demandent de rester confiné.e.s, dois-je tout de même lui ouvrir ?


J’aimerais baiser la léthargie qui anime mon corps maintenant, abîmer la pantomime de cadavre qui est mien. Je voudrais que les coups de reins viennent ébranler cette loque, qu’une gifle me sorte de la torpeur qui gonfle en mes tripes. Que suinte la violence et que perlent les cris, en communion parfaite avec l’amour qui s’échappe de mes pores. Mais je suis enfermée, comme l’ensemble de la nation.


 » Keep your love lockdown « , comme dirait Kanye…

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