Samedi 28 mars 2020

Quelques nouvelles du front après deux jours d’immersion dans Divinity original sin II…

Chronique du confinement, journal du pathos. À un H près, on obtient le mot  » patos « , qui signifie  » canard  » en Espagnol. Il partage visiblement le même radical  » pat  » que le mot  » pata  » (patte, pied) et rappellerait de ce fait la démarche pataude de l’animal. Ce n’est un secret pour quiconque me connaît que j’aime les canards d’un amour fou ; est-ce car je reconnais quelques similitudes entre leur façon de déambuler et la mienne ? Je ne suis en effet, animée que de peu d’engouement lorsque je me déplace du lit à la cuisine, de la cuisine à la salle de bain et de la salle de bain au lit. Ces déplacements sont mécaniques, chaque geste est programmé pour ne répondre qu’au strict nécessaire de la dépense énergétique que je m’autorise chaque jour, cela afin de rationner les quantités de nourriture que j’ingurgite et ainsi de ne guère avoir à me rendre dans une quelconque enseigne pour ravitailler les bocaux vides du garde-manger.


Les canards sont des animaux formidables. Ils appartiennent à la grande famille des anatidae, du latin  » ana  » signifiant  » canard « , suivit du suffixe -idae du grec ancien -eidos  » à l’aspect extérieur « . Eidos, c’était le nom des éditeurs de Tomb Raider jusqu’en 2009 aussi et force est de constater que si les origines du nom de cette compagnie me sont floues, elles me semblent également risibles désormais. Pourquoi nommer une entreprise  » à l’aspect de  » ? Cela ne veut rien dire, cela n’évoque rien. Peut-on simplement dire de quelqu’un ou de quelque chose qu’ielle à  » l’air de  » ? Non, évidemment, il manque un adjectif. Des mauvaises langues diront que j’opère à des raccourcis douteux, puisque le sobriquet de cette société deviendra par la suite  » Eidos interactive  » ce qui signifierait alors  » à l’aspect intéractif « . Eh bien, m’est avis que ce n’est pas plus édifiant et de surcroît, c’est profondément prétentieux. Moi aussi, j’ai un aspect interactif pour les corps qui me culbutent et ce n’est pas pour autant que je me désigne de la sorte, et cela, malgré un narcissisme bien présent.


Les canards donc, pour en revenir à nos moutons, fascinant bipèdes au bec plat et aux pattes palmées, marchent, volent et nagent. Je ne suis capable, comme mes contemporain.e.s, seulement des deux-tiers de leur capacité à se mouvoir. Si Icare avait eu le bon goût d’être un colvert, il ne se serait probablement jamais noyé. Nous avons tant à envier aux anatidés si ce n’est d’être victime de la folie humaine. Qui souhaiterait se faire fusiller allègrement en période de chasse ? Qui désirerait souffrir d’une stéatose hépatique pour qu’une autre espèce puisse se gaver en période de fête ? Je pense pouvoir affirmer sans crainte que personne ne rêve de ces conditions. Par ailleurs, aucun animal ne rêve se faire tuer pour le plaisir des papilles gustatives d’un humanoïde, cela me semble évident. Ainsi, si un pangolin ou une chauve-souris a, d’une façon ou d’une autre, transmis à l’humanité un virus extremement contagieux et au haut potentiel de mortalité, je ne puis m’empêcher de penser que c’est bien mérité.


Oh je vois d’ores et déjà les foules brailler que je manque d’empathie et nianiania que c’est un point de vu trop radical et nianiania que je ne suis qu’une extrémiste de végano-fémino-gaucho et nianiania si ça touchait des gens autour de moi, je ne réagirais pas comme ça. Et c’est partiellement vrai, je suppose. Mais sachez que l’apathie que je développe pour mes pairs, je l’entretiens à mon sujet également. Mon narcissisme n’a d’égal que le mépris que j’ai à mon égard. Tenez, j’étais à Monoprix tout à l’heure, en quête de nourriture et de boisson. J’ai pleuré en constatant que le rayon de farine était vide, j’ai erré dans les rayonnages des liqueurs et des grands crus, me demandant ce qui me saoulerait suffisamment sans subir le contrecoup d’une gueule de bois le lendemain. Tant de chagrin pour du blé moulu, tant de tergiversations pour de l’alcool. Méprisable, je suis méprisable.

Willy, my new friend.


En arrivant devant le parvis de mon immeuble, je n’ai pas immédiatement voulu ouvrir la porte qui mène à la cage d’escalier. Cela faisait presque une semaine que je n’avais pas mis le nez dehors et j’ai cessé d’aérer mon appartement ; j’ai suffisamment le sentiment d’agir comme un cadavre en putréfaction que je n’ai point besoin de la visite des mouches pour me le rappeler d’avantage. En arrivant devant la porte de l’immeuble donc, j’ai décidé de m’adosser à ce rempart double-vitré. De m’affaler contre, plus précisément. La rue dans laquelle se situe mon logis était vide, comme toutes les autres. J’ai regardé le ciel, ses teintes rosâtres et les pigeons qui l’habitent, puis, je me suis mise à pleurer. En silence bien sûr, il ne faudrait pas secouer la torpeur de la ville. J’ignore combien de temps je suis resté rue de Crimée, a lorgner le sol les larmes plein les yeux, ne les essuyant précautionneusement que du revers de la manche pour ne pas prendre le risque d’injecter un possible covid-19 dans mes muqueuses. Un homme masqué est passé devant moi, m’a salué. Quelques minutes plus tard, je décidais de porter au troisième étage les mets que je venais d’acquérir. J’ai ouvert une bouteille de cidre ; j’ai pleuré un peu plus. Je m’apprête à en ouvrir une de rosé ; je pleure toujours.


Chronique du confinement, journal du pathos. Si j’étais un canard sauvage, je ne serais ni ivre ni confinée. J’officierais peut-être de casse-dalle pour un réveillon en revanche… Je ne sais plus vraiment laquelle de ces conditions envier.

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2 commentaires sur “Samedi 28 mars 2020

  1. Quelles sont les raisons de ces pleurs ? Courage ! Aujourd’hui la neige tombe en Alsace. Les giboulées sont là, le temps « à l’air de » suivre son cours… merci pour ce bel écrit et le partage de ton amour pour les canards 😉

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    1. La solitude n’a jamais été mon amie, cela doit expliquer ces pleurs. Quelle chance pour la neige ! Je ne l’ai pas vu depuis fort longtemps… Je vois que tu as encré quelques nouvelles pages toi aussi, je vais de ce pas lire tout ça 🙂 !

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